Témoin du torpillage de Saint-Yvon

Témoin du torpillage de Saint-Yvon

Ephrem Poirier au même endroit où il vu et entendu il y a 75 ans le sous-marin allemand U-517 s'attaquer à un navire marchand. Au loin, le cap de Saint-Yvon où la torpille a frappé.

Crédit photo : Photo Le Pharillon – Jean-Philippe Thibault

De son propre aveu, si on lui avait demandé il y a une dizaine d’années de nous raconter son histoire, Ephrem Poirier aurait probablement refusé. Il y a de ces souvenirs qu’on préfère garder au plus profond de soi.

Le 8 septembre 1942, en plein cœur de la Deuxième Guerre mondiale, un sous-marin allemand sillonne les eaux canadiennes à la hauteur de Saint-Yvon. Paul Hartwig, le capitaine du U-517, est aux commandes et n’est pas sur place pour la villégiature, ayant été impliqué dans plusieurs torpillages de la Bataille du Saint-Laurent et faisant une cinquantaine de morts. Cette fois, il tente de s’en prendre au navire marchand Meadcliffe Hall. Par un heureux appel du destin, la torpille manque sa cible et l’engin meurtrier va s’échouer de plein fouet sur le cap de Saint-Yvon. Sur la rive, un jeune garçon de 4 ans à peine, décontenancé, voit le tableau se dessiner sous ses yeux, en contrebas. Un souvenir impérissable qui marquera Ephrem Poirier pour toujours, malgré qu’il ne soit encore qu’à l’aube de sa vie.

« Je m’en rappelle encore très bien. Le soir, ma mère baissait les stores. Ils étaient verts et opaques. Elle tassait les chaises sur le bord du châssis et nous disait de ne pas y toucher pour pas que personne voit la lumière. Mon père rentrait souvent de la pêche et racontait que les sous-marins surveillaient les bateaux et qu’ils montaient parfois en surface à travers les petites barges », se remémore le septuagénaire, comme si le temps n’avait aucunement altéré ces souvenirs indissociables.

Marqué à vie

Justement, en fin de journée ce 8 septembre 1942, Ephrem Poirier se promenait tout bonnement à l’extérieur pour aller à la rencontre de son père, qui arrivait de la pêche. Sauf que cette fois, ce qu’il a aperçu n’est pas ce qu’il espérait et le suivra toute sa vie durant. Il était au mauvais endroit au mauvais moment, dira-t-il bien des années plus tard.

« J’ai vu un bateau qui tournait, puis entendu un bruit l’autre bord de la pointe. Je l’ai encore dans les oreilles aujourd’hui … C’est indescriptible comme son! J’ai vu la torpille qui fendait la vague. Le bruit, quand elle a frappé les crans de la falaise … Ç’a été un terrible coup. Ce n’est pas disable comment je suis devenu. J’ai paniqué, comme devenu fou. J’ai vu une fumée noire, les vitres des maisons ont cassé, d’autres ont été tassées de leur fondation. Les animaux paniquaient et sont partis à la course dans les champs. Le monde pensait que c’était la fin du monde. D’après moi, si c’était arrivé à marée haute directement dans le cap, tout le village y passait. Ça m’a marqué énormément […] Après, je pleurais presque tous les jours et j’avais peur d’aller à la guerre … », laisse tomber M. Poirier, toujours ému par cet événement survenu il y a près de 75 ans.

La torpille, exposée de manière permanente au Musée de la Gaspésie, fera le voyage pendant la fin de semaine de commémoration.

Ce dernier avoue d’ailleurs être resté avec une peur énorme de la guerre et ne pas avoir pu parler de cet événement avant la fin des années ’60, se confiant une fois à un inconnu rencontré par hasard, puis retournant à son mutisme de longues années encore.

Un tournage de la Petite Séduction en 2012 dans le patelin lui aura cependant permis de s’en libérer et peut aujourd’hui mieux en discuter, pour partager cet épisode difficile qui fait partie de la grande fresque historique gaspésienne et canadienne. Ephrem Poirier demeure maintenant à quelques mètres de l’endroit où il a vu ce qui est devenu le torpillage de Saint-Yvon, et d’où il voit le Saint-Laurent à chaque matin et où chaque bateau lui rappelle le Meadcliffe Hall, qui l’a échappé belle 75 ans plus tôt. Le U-517 a de son côté été coulé sur le chemin du retour et le capitaine Paul Hartwig est décédé en 2014 à l’âge de 98 ans … après avoir été un allié du Canada dans les années ’70 dans la lutte aux communistes.

Commémoration

Du 1er au 3 septembre, Saint-Yvon soulignera ce 75e anniversaire avec différentes activités. Marche aux flambeaux, feu d’artifice, conférences des Fusilliers du Saint-Laurent et exposition de photos anciennes seront notamment au menu. La torpille, exposée de manière permanente au Musée de la Gaspésie, fera aussi le voyage pendant la fin de semaine. Tous les détails sur le site web de la paroisse.